dimanche 2 septembre 2007
GARDER EN MEMOIRE
A vrai dire, j'ai longtemps cherché ma place. Un coin à l'ombre, un endroit à l'abri du vent et des courants d'air, de ceux qui remontent l'échine. Je frissonne et tes yeux se font gros et me disent que je vais attraper la mort. La mort s'attrape-t-elle ? Ce sont des réponses qui ne sont jamais venues, égarées on ne sait où, dans quel espace, dans quel silence murées ? Ce que j'aime avant tout, ce sont tes yeux gros même gros, dedans ils aiment.
Mais je n'ai pas trouvé la place. Allez savoir pourquoi. Ce n'est pas faute d'avoir cherché et même fouillé, les mains nues jusqu'à l'écorchure, dans tous les recoins de ce bas-monde, où est le haut ?, dans les entrelacs de mon âme et les restes de rêves avortés. Je me disais c'est une question de posture, et puis non c'est une question d'imposture. Prendre ce monde par la bande et tromper tout son monde. Et après ? Il a fallu vivre avec la peur du noir, des avions, de l'orage, des feux d'artifices, du Père Noël. La peur de perdre ta main. Me retrouver un matin sans père et mère. Un matin, on se retrouve sans père et mère. C'est ainsi et je l'ai su depuis toujours, depuis ce jour où mes yeux se sont posés sur toi. A vrai dire, cela ne suffit pas à trouver une place et pourquoi donc ?
Une place au soleil. Allez, va. Je sens ta main qui me pousse dans le dos. Je me dis que ça doit être mieux que dans les courants d'air. J'hume cette odeur au jardin, c'est rose et vert et pourtant la photo est noir et blanc. Là dans la lumière, je regarde l'alentour et je recherche ma place. Allez va. Je sens, tu me pousses. Un pas puis l'autre. Tu me propulses. Dans le pré, j'imagine les destinées d'autres petites et je froisse les brins d'herbe entre mes doigts. En dedans d'elles, est-ce comme en dedans de moi ? Un jour, elles et moi, nous rejoindrons-nous ? En quels lieux, à quelle heure ? Ce sont des réponses qui ne sont jamais venues, ce n'est pas faute d'avoir vécu des jours et des jours à les attendre. C'est ça une place au soleil : imaginer la vie d'autres petites à l'abri du vent. Se dire qu'on aimerait les rejoindre, pour jouer, rire et rêver. On construirait des châteaux de mousse verte et humide, des maisons sous le lierre, et on protégerait sa tête avec des diadèmes rutilants. Mais tout me ramène à toi qui me dis: mets ton chapeau, mon ange.
A vrai dire, j'ai mis longtemps à comprendre que j'étais faite de chair et de sang, que je pouvais grandir, tomber malade et saigner du nez quand je reste longuement au soleil à me demander si ma place est là. Durant tout ce temps, je me suis cru légère comme une plume, transparente à mes yeux. Juste un flottement dans l'air, un frôlement de l'espace. C'était comme ça dans mon idée. Je me pince, je me mords et aucun cri ne s'arrondit. Oh ! j'aurais aimé de la substance, des odeurs, des sucs et des liquides, des matières. Oh ! j'aurais aimé prendre la forme avant de prendre la place. Alors, je cherche mon ombre et je la trouve sous le soleil. Elle me dit, elle me rassure, elle me chuchote de ne pas m'en faire : elle et moi, on ne fait qu'un, c'est comme ça pour toujours et personne ne nous séparera. Je peux la croire, foi d'ombre qui en a vu d'autres. Je tope là et je reprends mon jeu. Ce que je souhaite vraiment du fond de mon coeur, où se trouve le coeur ? et son fond ?, toc-toc, c'est tout ce que j'entends à mes oreilles quand j'ai couru trop vite, trop loin à essayer de semer cette fichue ombre. Je sais que c'est mon coeur, mais je ne peux pas le toucher, est-ce chaud, rouge et palpitant ? Ce que je souhaite de tout mon coeur, c'est d'apercevoir mon reflet dans tes yeux, ainsi je serais complètement rassurée.
Il y a un chemin qui mène à une place. C'est ce que j'ai cru comprendre. Parfois ce chemin est tracé d'avance, parfois non. Je trouve ça injuste mais je ne dis rien. Alors, on le prend et on marche. Moi j'aime bien aller de côté, comme les crabes. Forcément comment trouver sa place dans ces conditions ? Je fais des rencontres, des drôles mais je le garde pour moi. Je ne te dis rien mais ta main insiste dans mon dos. Mouche ton nez.
Je ne veux pas que tu me ramènes auprès de toi, j'ai tant de choses à faire, comme me glisser entre les gouttes de pluie ou bien parlementer avec les nuages pour qu'ils laissent le ciel bleu au moins jusqu'à l'heure du goûter. Après on verra.
Je ne sais pas encore ce que me réserve la vie, si j'aurais droit à des surprises et à des confettis. Tu dis : elle te donne après elle te reprend, tu comprends ? Non pas bien, mais tant que tu es là tout va bien. Je tourne autour de toi, dans le champ de ta jupe qui s'étire sous ton enjambée robuste, je volete autour de tes pas. Où allons-nous ? Tu dis : arrête de piailler et je pense : donne-moi la becquée pour que je grandisse. Je me poserais sur ta main et tu lèverais ton bras vers la lumière et dans mes petites pattes de piaf ébouriffé, je sentirais l'écho de ton impulsion qui me jetera dans l'air chaud de cette journée d'août où je me suis dit que ma place est là-haut avec les oiseaux.
A vrai dire, j'ai longtemps cherché ma place. Et un jour, je n'ai plus eu envie. J'ai laissé là les indices, les quasi-certitudes, les pressentiments et même si j'y étais presque, ce n'est pas grave. J'ai fermé mes yeux et personne n'y a vu que du feu. J'ai clos les tiens. J'ai rempoché mon ombre, chassé les nuages, mouché mon nez une dernière fois. Avant de m'en aller, j'ai tiré un trait bien droit en souvenir de mes pas de crabe, pointillés dans le sable, la porte a claqué dans mon dos et et je suis restée une seconde à cligner des yeux dans le soleil, je me suis balancée sur un pied puis sur l'autre avant de retirer la clé de la serrure. J'ai chuchoté des mots d'amour jetés au silence comme des talismans pour que, toujours, tu me protèges et je suis partie.
EN DEUX MOTS ET POUR TOUT DIRE
Je m'appelle Madeleine Songe, enfin c'est ce que j'écris.
Je cours après les rêves, leurs formes, leur lumière et leur indiscible substance. Quand j'en attrape un, je suis la plus heureuse des modeleuses.
