mercredi 13 février 2008
TA MAISON

Ta maison est une maison de village de deux étages et un grenier. C'est au second que nous avons conçu notre enfant et au rez de chaussée que nous nous sommes mariés, en juin, le 21, un mercredi. Tôt le matin, j'ai cueilli dans les champs les fleurs jaunes de mon bouquet de mariée. Au crépuscule, sur le terrain municipal, le temps de lâcher ta main, j'ai marqué un but au cours de cette fameuse partie de foot-ball, la robe bleue remontée sur mes genoux d'ancienne fillette. Et les grands-parents applaudissaient. Les parents hochaient la tête. Plus tard, tu t'es endormi dans mes bras, repu de rires et de bonheur, des souvenirs à venir derrière les paupières. A ce moment-là, j'aurais donné ma vie pour sauver la tienne.
C'est au troisième jour de notre voyage de noces que nous décidons de rentrer à la maison, non pas que le voyage ne soit pas beau mais mon goût pour le camping ne s'avère pas. Nos noces se poursuivront à l'ombre. Dans ta maison, il y a une volée d'escaliers accueillante et fraîche qui invite à la rêverie et j'aime m'y blottir dans le chaud de la journée à l'heure de la somnolence et du corps alangui. Je n'aime rien d'autre que cette vacuité qui capture mon être, ce silence qui me cueille, ce semblant d'éternité qui me laisse entrevoir la vie heureuse, ton pas qui résonne d'un palier à l'autre.
Pourtant ce qui me taraude depuis tout ce temps, c'est de retrouver l'entre-nous deux, cette histoire d'avant et d'après, mouvante, flottante comme le retour d'un mauvais rêve, indéfinissable, cette infime parcelle de vie qui se niche juste après l'avant et juste avant l'après. Ce que je sais, c'est que mon regard sur toi ne change pas.
Les saisons passent et nous restons dans ta maison à endurer les rigueurs de l'hiver, l'ombre qui tombe à l'heure du goûter, nos bouts de nez gelés en dépit des feux de cheminée, nos corps gourds en février. Cette maison a supporté comme une belle et grande et fière maison, sans craquements, sans grincements, sans fissures aucune, sans dégâts irréparables, nos ardeurs de bâtisseurs amateurs, nos poussées de fièvre de maçon idéaliste, nos égarements architecturaux. Nous avons poursuivi notre tâche avec passion, jour après jour, et nous avons regardé notre enfant grandir entre clous et marteaux, masses et briques. C'est ainsi que les saisons passent. Nous avons tiré des lignes, et aussi, il faut le dire, des plans sur bien des comètes. Nous avons tendu des fils à plomb, pris des niveaux, monté des murs, déplacé des montagnes et, avec beaucoup d'application, nous avons appris à essuyer les plâtres.
Les trois petits singes de la sagesse se cachaient dans le tiroir secret du secrétaire déglingué. J'ai eu pour eux un élan de tendresse renversant. Une émotion pure, brute et brutale. J'avais oublié jusqu'à leur existence, nos discussions âpres quant à leurs sages vertus, les négociations pour leur éviter la déchéance, l'exil au fond d'une boite à chaussures. J'ai vidé chacune des pièces de ta maison de leurs substances, de la moindre de tes traces. J'ai effacé tes empreintes, empilé les vieux disques, jeté la tente de camping. J'ai pleuré à chaque marche, à chaque palier, dans chaque lieu. J'ai répandu mes cris et mes larmes comme autrefois nous peuplions de cris et de rires cet endroit de bric et de broc.
Tu ne le sais pas, mais j'ai fermé les volets de ta maison. Au premier, les persiennes étaient cassées.
Commentaires
Coucou ma douce,
Les tags circulent sur la toile. je me suis fait piégée...
Tu es taggée sur mon blog.
Tu veux bien te dévoiler un tout petit peu ???
Bisous
très beau texte mais bien triste histoire... ca me pince dans le ventre.
Je sens beaucoup de tristesse dans tes deux derniers posts .
Nous autres visiteurs de ton blog ne connaissons pas intimement ton histoire mais ton talent d'écriture nous fait frémir tant pour le sens de ce qui est écrit que pour la forme, la justesse des mots, la musicalité des phrases, la richesse du verbe... J'espère qu'écrire ces moments de ton histoire te libèrent d'une certaine langueur qui engendre de la tristesse... Bonne journée, et beaucoup de sérénité à toi !
J'ai fait avec toi le tour de la maison et un peu de ta vie aussi... Merci d'avoir entr'ouvert la porte avant de la refermer doucement...
Ce qu'a écrit cécile au-dessus correspond à ce que je voudrais dire....
Je t'embrasse. Avec tendresse.
Oui tu as raison il y a des volets qu'il faut refermer... Je connais moi aussi une maison de village de deux étages...
Je t'embrasse bien fort.
Je crois que tes textes en disent plus sur toi que tous les "tags"... il en est des persiennes que l'on referme comme des pages que l'on tourne... ne garder que le bon et apprivoiser le douloureux pour passer à la suite... Bises ensolleillées (mais givrées) de Paris... Beau dimanche à toi, Lydie!
Je viens de lire ce texte et j'en suis profondément touchée. Je ne peux qu'immaginer quelle histoire se cache derrière tous ces mots, elle me semble triste, c'est pourquoi j'espère pour toi que t'en ouvrir sur ce blog te soulage un peu... Tout ton blog respire la méditation et celle-ci t'inspire des bijoux apaisants et reconfortants, c'est pour celà que je me rends souvent "chez toi", comme je l'ai dit sur mon blog.
Une petite maison de deux étages et un grenier, une pièce par étage, quelque part en Ardèche, a vu naître les prémices de ma plus belle rencontre...de maison en maison notre amour a grandi mais un jour j'ai vendu notre maison...
Je ne pouvais supporter de vivre dans ce lieu empli du bonheur passé...
Ton histoire m'a profondément émue ...
touchée ... coulée ...
A coeur perdu j'écoute, et je suis figée, c'est émouvant, je suis admirative sur ton talent d'écriture, tu as de la facilité pour cela... je me laisse prendre, et l'histoire m'entoure, elle me rend attentive a toi, elle me fait m'interroger, et c'est bien là le but premier de l'écriture, écrire et parler c'est un peu la même chose, et dire c'est un pas en avant....
Félicitations ...
il m'a bien touché, je connais pas ton histoire, mais tu sais que chaque mot me fais vibrer comme si j'etais là bas aussi, tu as une façon d'ecrire que me transporte au milieu de l'histoire comme si vraiment je l'aurai vecu ensemble. je t'embrasse très fort.
Le choix des mots.... Ce que tu écris est très beau ! C'est un vrai plaisir de découvrir ton blog et de te lire.
Je ne sais pas pourquoi mais ce matin, je me suis dit qu'on allait avoir de tes nouvelles, peut être un nouveau bijou et puis non... C'est pas grave mais je voulais juste savoir comment ça allait par chez toi ? Bizzz A bientôt
émotion
Pas de mots après les tiens.
kty
tellement beaux et rempli d'émotion tous ces mots...bises
Comme Cécile, je frappe à la porte... Plusieurs fois par semaine, mais la maison semble fermée... La sienne, et la tienne ?
Bises Lydie !
Douleurs...
Je n'ai aucun mot. Rien derrière ce texte tellement émouvant. Rien que mes bras tendus vers toi. Il est des choses que l'on ne doit vivre que seul. Et pourtant, avec tant de gens autour de ton coeur... Je fais partie de ceux-là. Je veille silencieusement et je t'envoie des pensées douces, comme des étoiles au milieu d'un ciel d'été. j'espère qu'elle sauront t'éclairer dans les moments sombres.
Je t'embrasse. Marylo
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